Par Scott Chipolina

Scott Chipolina est diplômé de l’Université de Durham avec une formation en relations internationales et au Moyen Orient. Il s’est dernièrement intéressé à l’impact de la criminalité financière sur la sécurité internationale. Il aborde ici la relation entre l’idéologie extrémiste et le financement du terrorisme.

Comment les organisations terroristes sont-elles financées?

Le financement du terrorisme est souvent abordé parallèlement au blanchiment d’argent, où le produit des activités criminelles est déguisé en un produit légitime et intégré au système financier. Le financement du terrorisme peut toutefois inverser ce processus. Si les organisations terroristes sont les bénéficiaires d’activités criminelles, elles exploitent également des sources légales du profit financier. J’illustre ici quelques méthodes de financement de sources légitimes émanant de l’Arabie Saoudite et discute l’impact du Salafisme (une branche ultra-conservatrice de l’Islam sunnite) sur le financement du terrorisme dans la région.

Le statut officiel du financement du terrorisme en Arabie Saoudite:

Les réseaux originaires d’Arabie Saoudite apporteraient un soutien financier aux groupes terroristes opérant dans le Royaume, au Moyen Orient et dans le monde entier. Cela va dans le sens des propos des autorités selon lesquelles les sources de financement du terrorisme et des activités terroristes proviennent d’origines légales par la collecte de dons, de contributions suspectes ou d’approvisionnements directs (FATF, 2010, p.19).

Comment ces fonds atteignent-ils les organisations?

Si l’on suit les conclusions du FATF, les groupes terroristes bénéficient de multiples formes de dons, de contributions et d’approvisionnements provenant de sources légales. Un exemple saoudien majeur est donné par le roi Salman bin Abdulaziz Al Saud. Le roi Salman s’est avéré être « l’homme de la place financière saoudienne pour soutenir les partisans fondamentalistes dans les zones de guerre à l’étranger » (Weinberg, 2015). Interrogé sur les bénéficiaires des groupes caritatifs qu’il a présidés, le roi a répondu ainsi: « J’ai…présidé plusieurs groupes (de charité) et je sais que les fonds sont utilisés dans de bonnes actions, et ce n’est pas la responsabilité de ce royaume s’il y a des personnes qui transforment ces bonnes actions en des mauvaises actions » (Roi Salman, cité par Malik, 2002).

En raison des tentatives de l’Arabie Saoudite de mettre un terme au financement du terrorisme, les personnes travaillant dans la finance évitent de transférer directement des fonds du point d’origine vers sa destination finale. Ils exploitent plutôt l’incapacité d’autres juridictions à atténuer le financement du terrorisme et transfèrent donc des fonds par l’intermédiaire de réseaux moins solides: « Les donateurs saoudiens sont encouragés à envoyer leur argent au Koweït, considéré depuis longtemps comme l’un des environnement les plus permissifs en ce qui concerne le financement du terrorisme dans le Golfe Persique » (Boghardt, 2014).

De nombreux donateurs privés exploitent également l’influence des réseaux sociaux pour collecter des fonds, ce qui constitue une suite utile à certaines justifications salafistes des Saoudiens en ce qui concerne le financement du terrorisme. Le prédicateur Muhammad al-Arifi, connu pour exploiter la puissance des réseaux sociaux à cet égard, utilise la guerre civile syrienne non pas comme une « lutte pour la démocratie, mais plutôt comme un djihad au nom du sunnisme contre un régime alaouite polythéiste qui mène une guerre à grande échelle contre l’Islam dans le cadre d’une conspiration régionale chiite menée par l’Iran » (International Crisis Group, referenced in The European Parliament, 2012, p.9).

Arabie Saoudite, salafisme et financement du terrorisme:

Les financeurs du terrorisme en Arabie Saoudite ont été très sélectifs quant aux bénéficiaires qu’ils visaient et, ces derniers temps, l’attention s’est tournée vers la Syrie. Deux raisons sont liées au salafisme. Premièrement, la priorité de l’Arabie Saoudite dans la région est de contrôler la croissance de l’Iran et de l’Islam chiite, principale menace idéologie pesant sur la légitimité du Royaume d’inspiration sunnite. Pour y parvenir, des fonds provenant de l’Arabie Saoudite ont été versés à des organisations terroristes salafistes en conflit direct avec le régime d’Assad en Syrie et soutenu par l’Iran.

Cependant, le financement du terrorisme dans la région a également un impact sur la dynamique sunnite. Etant donné que la royauté saoudienne est fondée sur une hégémonie d’inspiration sunnite, le soutien d’organisations salafistes extérieures pourrait à terme miner la légitimité de l’Arabie Saoudite. Par conséquent, les bénéficiaires sont souvent des groupes qui « rejettent l’engagement de l’Etat Islamique dans le djihad mondial, en se concentrant plutôt sur l’établissement d’un Etat théocratique en Syrie uniquement » (Ellison, 2016).

C’est ce que montre le soutien apporté à Jaysh al-Islam ces dernières années. Ce groupe a été soutenu car il a historiquement exclu « les affiliés d’Al-Qaïda tels que l’Etat Islamique en Irak ainsi que les unités islamiques d’Al-Sham et de Jabhat al-Nusra, mais qu’il comprend davantage d’unité islamiques non djihadistes et salafistes » (Black, 2013). Les financeurs saoudiens estiment que le financement de certains groupes salafistes est une mesure prudente même si ces groupes ne sont pas des partenaires fiables sur le long terme.

Les choix saoudiens sont donc entachés d’obstacles inhérents soulignés lorsque l’on considère les relations entre les différents groupes salafistes. Premièrement, il existe les salafistes dits quiétistes, qui s’abstiennent de tout engagement politique ou de toute violence. Puis, les salafistes « révolutionnaires » qui se distinguent des salafistes djihadistes, le troisième groupe, en rejetant une approche du djihad perçue comme trop élitiste: « ce modèle vise à utiliser le pouvoir de la mobilisation de masse pour mener une longue bataille contre l’occident et les dirigeants locaux. Les djihadistes ne mèneraient plus la bataille au nom des masses musulmanes, comme ils le font aujourd’hui, mais plutôt avec elles » (Awad, 2016). Le défi inhérent à l’Arabie Saoudite demeure dans la fluidité avec laquelle les individus peuvent s’identifier à ces courants salafistes. Comme l’affirme McCants, les « quiétistes, les activistes, les djihadistes et autres groupes sont tous composés du même ADN théologique et, par conséquent, « ce n’est donc pas un grand saut conceptuel lorsque l’on passe du quiétisme au djihadisme » (McCants & Olidort, 2015). En résumé, la malléabilité de ces distinctions compromet la capacité de l’Arabie Saoudite à isoler les groupes salafistes pouvant les « intéresser », des autres.

Une alternative, pour l’Arabie Saoudite, reste la promotion d’un « marché libre des idées » au sein de l’Islam sunnite. Cela pourrait en effet permettre aux groupes non salafistes de trouver des moyens de contrer la menace de légitimité que représentent pour le Royaume les groupes salafistes djihadistes comme l’Etat Islamique. Une telle stratégie constitue une alternative au dilemme entre faire face à la menace chiite posée par les Assad en Syrie, soutenus par l’Iran, et soutenir des groupes qui, en fin de compte, pourraient constituer un défi sunnite pour les fondements religieux de l’Etat saoudien.

Conclusion :

Comprendre les mécanismes du financement du terrorisme nous permet de comprendre le potentiel de la violence des groupes terroristes et d’atténuer la menace le plus tôt possible. Pour souligner l’importance de cette question, rendons-nous compte que les dépenses estimées d’Al- Qaïda pour le 11 Septembre ont été calculées à 400/500.000 dollars environ (Carlstrom, 2011). Face à cette menace, il demeure essentiel de tenir compte des motivations idéologiques se manifestant dans le soutien aux groupes terroristes.

Bibliographie :

  1. Financial Action Task Force (2010): Mutual Evaluation Report. Anti-Money Laundering and Combating the Financing of Terrorism: Kingdom of Saudi Arabia. FATF [Online].
    Available at: http://www.fatf-gafi.org/media/fatf/documents/reports/mer/MER%20KSA%20full.pdf
  2. Weinberg, D. (2015): King Salman’s Shady History. Foreign Policy Magazine [Online]. Available at: http://foreignpolicy.com/2015/01/27/king-salmans-shady-history-saudi-arabia-jihadi-ties/
  3. Malik, A. (2002): Saudi Tycoon Defends Muslim Charity. The Intelligencer [Online]. Available at: http://www.theintelligencer.com/news/article/Saudi-Tycoon-Defends-Muslim-Charity-10528474.php
  4. Boghardt, L. P. (2014): Saudi Funding of ISIS. The Washington Institute [Online]. Available at: http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/saudi-funding-of-isis
  5. European Parliament. Directorate-General for External Policies. (2013): The Involvement of Salafism/Wahhabism in the Support and Supply of Arms to Rebel Groups Around the World. European Parliament [Online]. Available at: http://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/etudes/join/2013/457137/EXPOAFET_ET(2013)457137_EN.pdf
  6. Ellison, D. (2016): FPI Bulletin: Saudi Arabia and the Syrian Civil War. Foreign Policy Initiative [Online]. Available at: http://www.foreignpolicyi.org/content/fpi-bulletin-saudi-arabia-and-syrian-civilwar
  7. Black, I. (2013): Syria Crisis: Saudi Arabia to Spend Millions to Train New Rebel Force. The Guardian [Online]. Available at: https://www.theguardian.com/world/2013/nov/07/syria-crisis-saudiarabia-spend-millions-new-rebel-force
  8. Awad, M. (2016): Revolutionary Salafism: The Case of Ahrar Movement. Hudson Institute [Online]. Available at: https://www.hudson.org/research/12310-revolutionary-salafism-the-case-of-ahrarmovement
  9. McCants, W. & Olidort, J. (2015): Is Quietist Salafism the Antidote to ISIS? Brookings Institute [Online]. Available at:https://www.brookings.edu/blog/markaz/2015/03/13/is-quietist-salafism-theantidote-to-isis/
  10. Carlstrom, G. (2011): Interactive: How Much Did 9/11 Cost the US? Al Jazeera [Online]. Available at: http://www.aljazeera.com/indepth/spotlight/the911decade/2011/08/201183083713316460.html