Bientôt, nous ne les comprendrons sûrement plus du tout.

J’ai traqué des membres du groupe terroriste Tawheed Network (anciennement al-Muhajiroun). Je les ai espionnés sur Internet et j’ai entendu beaucoup d’histoires à leur sujet dans mon quartier de Bury Park à Luton.

Malheureusement, j’ai découvert quelque chose de troublant.

Les jihadistes locaux sont prudents depuis décembre 2015, date de l’arrestation de leur chef Istiak Alamgir. Ils ne font plus de dawah (prosélytisme) dans les rues et ne se moquent plus des passants à travers leurs mégaphones.

Mais leur résistance n’a pas diminué. Ils se considèrent maintenant comme des agents de l’Etat islamique (EI), et ont créé des canaux de communication en ligne avec des jihadistes étrangers du monde entier.

Ce que j’ai découvert, c’est que la façon dont ils communiquent change, et si nous voulons les arrêter, nous devons comprendre de quelle façon cette communication change.

La grande majorité des membres du Tawheed Network sont originaires de la région de Mirapur, au Cachemire. Par conséquent, ils ont une haine particulière envers l’Empire britannique, qu’ils blâment d’avoir causé les problèmes de la région. Ils méprisent également le fait qu’ils parlent la même langue que les kouffar (infidèles) du pays, voyant cela comme un signe de domestication coloniale. Cependant, malheureusement pour eux, leurs parents les ont élevés avec comme langue maternelle l’Anglais, et ils sont donc inaptes à parler leur langue maternelle « islamique », l’Ourdou et l’Arabe.

Leur solution était de transformer l’anglais en une forme plus plaisante pour eux, en combinant le slang musulman ordinaire avec des allusions scripturaires pour former un slang qui peut à peine être compris par les anglophones normaux – une sorte de « djihadiste Polari ». Il sert à la fois de révolte contre le Royaume-Uni et de moyen de communication avec un code, alors que plus de rébellions viscérales peuvent être planifiées en toute impunité.

Les origines de cette langue renégate, que j’appellerai « Jihadese », sont à peu près du même âge que les origines d’al-Muhajiroun. Le fondateur du groupe, Omar Bakri, était connu pour son maniement des mots. Il appelait les musulmans modérés « musulmans chocolat » ou simplement « chocolats ». Adam Deen, ancien membre d’al-Muhajiroun, m’a rapporté que ce terme était dû au fait que les musulmans modérés étaient perçus comme trop doux envers les kouffar et « fondaient dans leur bouche ».

Le terme « chocolat » a rapidement évolué vers des expressions plus tranchantes comme « glace-chocolat » et « noix de coco ». Ces termes sont parfois utilisés par les islamistes britanno-pakistanais pour désigner les musulmans qui sont « bruns à l’extérieur, blancs à l’intérieur ». C’est une façon d’évoquer des souvenirs du colonialisme, où les blancs étaient « l’Empire du mal » et les « bruns » la « véritable résistance ».

Depuis les années 1990, de nombreux blancs sont devenus des jihadistes, de sorte que les mots « noix de coco » et « glace au chocolat » sont généralement tombés en désuétude et ont été remplacés par des mots neutres sur le plan racial. Le terme jihadiste le plus courant pour un musulman modéré est maintenant « munafiq », parfois abrégé et compris comme « mauviette ».

Le passage du « chocolat » à « mauviette » en moins d’une décennie illustre un point important : le langage jihadiste évolue rapidement et résiste donc activement aux efforts des anglophones pour le comprendre.

Au fil des ans, les jihadistes ont ajouté des termes de plus en plus obscurs à leur vocabulaire, s’écartant petit à petit de l’anglais courant. Parallèlement, les innovations technologiques leur permettent de répandre leur argot dans le monde entier, au point qu’il menace aujourd’hui de devenir un langage terroriste universel.

Voici un exemple simple de l’utilisation de cette langue jihadiste sur Twitter :

Le tweet ci-dessus est une utilisation très basique du « Jihadese », principalement composé d’anglais standard. Il utilise le terme courant de l’argot “chiller” (se relaxer), et n’utilise que trois mots arabes,” fardh ” (obligation),” salah” (prière) et ” hijrah ” (migration). Cependant, il y a une autre signification à ce dernier mot. En arabe standard,”hijrah” renvoie à la migration en général, et le voyage que Muhammad a fait de La Mecque à Médine en particulier, mais en Jihadese le mot signifie “rejoindre l’Etat islamique”.

Mais ce ne sont pas seulement l’argot et les mots étrangers qui distinguent le Jihadese de l’Anglais courant. L’argot utilise aussi des euphémismes particuliers, comme « la confection d’un gâteau » (cake-baking) pour désigner la fabrication de bombes :

Un autre euphémisme propre au Jihadese est “freelance”, qui signifie “terroriste solitaire”. Deux exemples de jihadistes de Luton utilisant de façon déguisée ce mot dans les interviews médiatiques peuvent être trouvés ici et ici.

Ce qui rend le Jihadese si glissant, c’est la diversité de ses racines. Quelqu’un qui souhaite le comprendre doit parler couramment plusieurs langues vernaculaires différentes, de l’argot à la métaphore coranique.

Voici un autre tweet, montrant une utilisation plus évoluée et complexe du Jihadese:

Un anglophone aura du mal avec cette phrase, en raison de son utilisation de l’Arabe, de l’argot et des termes comme « Dream I as a greenbird flying ». Arrêtons-nous sur ce tweet :

« Jihad fard ‘ayn » signifie en Arabe « le combat est obligatoire ». « Irja » est un mot utiliser pour désigner la croyance salafiste « quiétiste » selon laquelle il est possible d’aller au paradis sans faire ce que le Coran dit, tant que l’on croit en son message de base. « AK » est une abréviation pour la mitraillette AK-47 et « Shahada » signifie « martyr ».

Le terme « Greenbird » est une allusion scripturaire intéressante. Il se réfère à un hadith obscur et poétique qui dit que les âmes des martyrs entrent dans les cœurs d’oiseaux verts nichant dans les lustres du paradis.

Depuis que le terroriste de Luton Abu Abdullah al-Britani a été tué lors d’une frappe de drone, les jihadistes ont qualifié leurs combattants morts de « Greenbird » (oiseau vert).

Ce terme a remplacé celui de martyr et « 72 » comme référence à la croyance que les martyrs se voient attribuer 72 vierges au paradis.

Selon un ex-jihadiste local souhaitant rester anonyme, le terme jihadien pour martyr – « avoir 72ed» – fut finalement considéré comme trop évident et a été finalement abandonné. Il fut bientôt remplacé par le fait de « devenir un oiseau vert » (getting green-birded) et ses variantes, car ils pensaient que les non-musulmans ne seraient pas très familiers avec ce hadith.

Avec notre traduction, nous pouvons lire le tweet de @JustMuhajirah comme :

« Ils continuent à nier que le combat est obligatoire
Ils mentent
Nous n’écouterons pas les salafistes quiétistes
Un AK-47 à mes côtés, je vais devenir un martyr ou continuer à essayer
Je rêve de mourir au combat et de m’envoler vers le paradis »

De toute évidence, les déclarations en Jihadese ont tendance à être plus succinctes que leurs homologues anglais. Cette concision se prête bien aux réseaux sociaux, notamment Twitter. Non seulement on peut dire beaucoup de choses avec lui en 140 caractères, mais sa nature abstraite signifie qu’il peut être dit sans déclencher les filtres de mots ou déclencher des signalements.

Par exemple, ce tweet est resté en ligne près d’un an et s’il est interprété correctement, nous pouvons voir qu’il glorifie le martyre, une violation flagrante des règlements de Twitter :

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Mais le Jihadese n’est pas seulement dangereux parce qu’il peut masquer son sens ou dire beaucoup avec un le moins de mots possible ; c’est aussi une menace car, comme de plus en plus de mots existent dans son vocabulaire, il pourrait changer la façon de penser de ses locuteurs. Comme nous le savons tous, les pensées sont surtout faites de langage. Ainsi, en simplifiant un langage, on limite la complexité de la pensée, on diminue la capacité d’analyser les nuances, et on devient ainsi plus sensible aux récits de contes de fées simplistes formant le cœur de l’idéologie des jihadistes (c’est un concept connu sous le nom de relativité linguistique).

Ce qui rend le Jihadese si toxique, c’est qu’il se compose principalement d’étiquettes, qui ont toutes des connotations positives ou négatives, lui donnant un absolutisme moral qui, comme la novlangue de George Orwell, divise la réalité entre le noir et le blanc, le bien et le mal.

Un exemple est le mot “rafidah”. Il s’agit d’une dérogation, avec de fortes connotations de traîtrise. C’est aussi le mot que les groupes terroristes britanniques comme le Tawheed Network utilisent pour “Shia”. Par conséquent, il est impossible en Jihadese de se référer au chiite sans sous-entendre qu’ils sont traîtres.

Ce vocabulaire militarisé est le médium par lequel beaucoup d’extrémistes communiquent aujourd’hui. Son but est la tromperie et l’endoctrinement. Il ne cesse de grandir, de muter, de devenir de plus en plus difficile à décrypter.

Si nous voulons vaincre les jihadistes, nous devons comprendre comment leur langue diverge de la nôtre sur les réseaux sociaux et dans les rues comme à Luton.

Si nous ne le faisons pas, nous les entendrons bientôt parler une autre langue, une langue que tout le monde ne comprend que trop bien.

 

Lire cet article par @G_S_Bhogal ici: https://medium.com/@G_S_Bhogal/how-terrorists-are-creating-a-new-language-595646a6e76d

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