Article rédigé par Muhammad Fraser-Rahim

« On écrit en Arabe pour que les savants comprennent et on écrit en Ajami pour que les illettrés comprennent. »

Shaykh Usman Dan Fodio (1754-1817)

 

Le mois dernier, Al-Kataib, une branche du média Al-Shabaad, a lancé une série de vidéo en Swahili donnant des justifications et des incitations aux Kenyans pour voyager en Somalie afin de faire le soi-disant Jihad. Boko Haram, un autre groupe extrémiste violent, a lancé une série de vidéos utilisant la langue locale, le Hausa, afin de pouvoir recruter de nouvelles personnes. En effet, Boko Haram tente de diversifier ses recrutements afin de gagner de nouvelles recrues dédiées à leur cause. Depuis le 11 septembre, des chercheurs, professionnels et décideurs, principalement d’Occident, ont appris des différents challenges et difficultés lorsque l’on doit contrer la propagande de groupes extrémistes violents. En effet, selon notre point de vue et la paire de lunettes avec lesquelles nous regardons le problème, cela détermine quelle réponse sera appropriée et utile afin de contrer un argument extrémiste. Cependant, les pays africains, qu’ils soient en développement ou non, ont su depuis longtemps à quel point leurs traditions et langues ont joué dans la lutte contre la violence et la résolution des conflits. Dans les deux cas, cela explique l’importance accrue des réponses nuancées et adaptées répondant aux causes profondes, qu’elles soient au niveau de la ville, de la communauté, de l’Etat, du niveau national ou encore international.

Communiquer en Afrique :

Depuis des centaines d’années sur le continent africain, les communautés locales ont utilisé leurs traditions orales afin de concevoir des messages transmis de générations en générations. Ces messages, transmis grâce aux histoires, musiques, fables, histoires épiques ou encore contes populaires permettent de transmettre un sentiment d’identité collective à travers toute l’Afrique. Historiquement, ces histoires partagées dans le plus petit des villages mais aussi dans les grandes villes d’Afrique, permettent d’apprendre des leçons de vie pour les enfants et les adultes, mais aussi de partager des aspects importants de leur culture. Ces histoires et la façon dont elles sont transmises permettent d’offrir du divertissement, de l’imagination. Elles constituent la pierre angulaire du développement des sociétés en aidant ses membres à s’imposer à travers leur féminité et leur masculinité mas aussi en enseignants les aspects intégrants de la communauté venant en aide à tous les membres de la société. [1]

Ces traditions orales permettent également de comprendre l’importance des messages délivrés dans les sociétés africaines et de comprendre quels outils du passé peuvent être intégrés dans la résolution des problèmes contemporains concernant l’extrémisme violent. En Afrique de l’Ouest, allant du Sénégal, au Mali, au Niger, au Chad, à la Guinée ou encore au Sierra Leone pour n’en citer que certains, la transmission de l’identité et de l’histoire culturelle a été faite grâce aux traditions orales. Ces traditions orales fournissent une morale dans la communauté. Enfin, les personnes transmettant ces histoires n’utilisaient pas que les mots, mais également les expressions non verbales, les chants, la rythmique et mouvements du corps afin de rendre ces histoires mémorisables à travers le temps.

En tant que telle, la tradition orale n’est pas écrite et relève d’une histoire dite à haute voix. Dans toutes les sociétés africaines, les communautés mettent fortement l’accent sur ces moyens non verbaux afin de communiquer, de transmettre leur culture. Ils offrent des opportunités aux professionnels, décideurs et universitaires qui recherchent des approches locales et adaptées pour prévenir et dissuader les personnes sensibles à la propagande extrémiste sur le continent africain.

Cette compréhension du contexte et de la façon dont les messages affecteront les environnements locaux et surtout la façon dont ils perdureront sont importantes afin de mieux fournir des mécanismes efficaces pour les publics africains touchés par différentes formes et tactiques de recrutement. De la même façon que les organismes internationaux, les gouvernements africains cherchent à trouver des moyens efficaces pour contrer les récits extrémistes. Il en va de même pour les groupes extrémistes eux-mêmes qui connaissent l’environnement local et font partie de ces sociétés.

Des voix africaines pour contrer l’extrémisme :

Dans de nombreuses communautés du continent africain, le griot (prononcé « gree-OH ») est un conteur et un historien de la tradition orale transmettant l’histoire sociale d’une communauté respectée. Ces conteurs apprennent les faits et événements importants de leur époque et ont la responsabilité de transmettre ces connaissances aux générations futures. Historiquement, ces griots furent des conseillers, des ambassadeurs, des négociateurs ou médiateurs et se sont révélés importants en matière de résolution des conflits.

(Peinture d’un griot traditionnel d’Afrique de l’ouest)

Ce sont ces rôles comme celui des griots à travers le continent qui ont permis d’avoir des approches alternatives et pacifiques pour régler les différends locaux et communautaires mais également pour servir d’exemples d’approches dans la résolution des conflits transnationaux avec des extrémistes violents.

Sur l’ensemble du continent africain, les moyens locaux de communication ont servi de mécanismes importants afin que l’individu et la communauté dans laquelle il s’inscrit puissent transmettre intérieurement et extérieurement leurs comportements. Par conséquent, de nombreuses communautés sur le continent parlant des langues comme l’Haoussa, le Swahili, le Fulfulde ou le Wolof n’avaient pas de langue écrite codifiée pour transmettre leurs expressions, mais étaient profondément sophistiqués dans leurs communications orales. Aujourd’hui une grande partie de l’alphabet latin est utilisé pour écrire de nombreuses langues, y compris l’Anglais, le Français, l’Allemand ou le Portugais. Les langues du continent africain ont pour beaucoup emprunté à l’Arabe et ont utilisé une version africanisée appelée « Ajami ».

L’Ajami provient de la langue arabe et signifie étranger. Il décrit également dans ses premières formes non-arabes des individus de la Perse ou de l’Iran moderne. Cependant, au cours des siècles, au fur et à mesure que l’islam s’inscrivit sur le continent africain et s’engouffra dans l’Afrique subsaharienne, l’Ajami est devenu un langage africain écrit en arabe et adapté à l’usage phonétique pour les différents usages et prononciations locales à travers le continent. Sur l’ensemble du continent africain il existe une langue Ajami locale utilisée à partir d’un éventail de sujets, y compris les sciences religieuses islamiques, le code du droit de la famille, le dialogue interreligieux et intra-religieux ainsi que les affaires gouvernementales. [2]

(Ecriture Ajami utilisée pour une publicité pour de la téléphonie)

Le chef religieux sénégalais Amoudou Bamba a utilisé au 19ème siècle l’Ajami Wolof comme une forme de résistance dans l’Afrique occidentale coloniale. La fille d’Uthman Dan Fodia, Nana Asma’u a utilisé l’Ajami Hausa afin de transmettre l’amour, la paix et la tolérance à travers le Nigéria à ses compatriotes et dans toute l’Afrique de l’Ouest.

L’Ajami fournit un moyen pour les communautés de s’exprimer à travers les traditions locales et afin que la communauté mondiale puisse connaître leur histoire à travers leurs propres mots. Tout cela fournit des informations utiles sur la façon dont les messages peuvent transmis et résonner dans les populations locales. [3]

Aujourd’hui, de nombreux africains à travers le continent, surtout considérés comme analphabètes par les normes « occidentales » d’alphabétisation, mais très bien formés en utilisant leurs propres techniques locales, donnent un aperçu de la manière dont les acteurs gouvernementaux, de la société civile et des différentes communautés peuvent envoyer des messages qui fonctionnent au niveau local. Les scientifiques et les chercheurs en sciences humaines sur l’extrémisme violent ont démontré que les messages ne sont efficaces que lorsque la réception du message est perçue à la fois comme crédible et compréhensible par l’environnement local. L’utilisation de techniques utilisant à la fois les traditions et les techniques orales comme l’Ajami, le Wolof, le Hausa ou le Swahili, peut amener des avancées majeures dans les stratégies visant à empêcher les extrémistes violents de s’immiscer dans les environnements locaux. [4]

Muhammad Fraser-Rahim est le Directeur exécutif de l’Amérique du Nord pour Quilliam International, une organisation luttant contre l’extrémisme violent, doctorant à l’Université Howard avec une spécialisation dans l’extrémisme violent, l’islam africain et l’idéologie d’extrémiste.

[1] John S. Mbiti, Introduction to African Religion, (Oxford: Heinemann Educational Publishers, 1975) 4.
[2] Ngom, Fallou, “Ahmadu Bamba’s Pedagogy and the Development of Ajami Literature”, African Studies Review, 52/1 (2009), 99-124
[3] UNDP -PREVENTING AND RESPONDING TO VIOLENT EXTREMISM IN AFRICA: A DEVELOPMENT APPROACH
[4] Afrobarometer – Violent extremism in Africa