Il n’existe pas de réponses faciles : Pourquoi les communautés musulmanes d’Occident doivent se sauver elles-mêmes.

Par Muhammad Fraser-Rahim et Muna Adil

Westminster, Manchester, London Bridge – la liste est longue. Au centre de tout cela se trouve l’islam, une foi dans la tourmente. Avec des attaques de terroristes de plus en plus rapprochées, y a-t-il une solution possible ?

Dans notre société, l’extrémisme se répand plus rapidement que jamais, l’emprise de la radicalisation devient un ennemi complexe à contrer et l’intolérance contre les musulmans atteint des sommets historiques en Europe et dans le monde. Les causes de l’extrémisme sont complexes et les solutions doivent être tout aussi complexes si nous voulons espérer retrouver un juste milieu. Cependant, nier qu’une crise existe en premier lieu interrompt instantanément le processus de résolution de ces problèmes, provoquant un cercle vicieux maintenant l’extrémisme et le fanatisme. Comme George Orwell le disait, « pour voir ce qui se passe devant son nez, il faut lutter sans relâche ». Les communautés musulmanes ne voient-elles pas uniquement l’arbre qui cache la forêt ?

L’an passé, la chaîne de télévision britannique Channel 4 a commandé une étude exhaustive intitulée « Qu’est-ce que les musulmans britanniques pensent vraiment ? ». Bien qu’une grande partie des résultats confirment que les attitudes des musulmans britanniques s’alignent, pour la plupart, sur celles du reste de la population britannique, les quelques disparités ont été extrêmement importantes pour démontrer à quel point l’extrémisme et sa pensée sont enracinés dans certaines communautés musulmanes britanniques.

Parmi les résultats les plus prometteurs, 86% des personnes interrogées se sentent fortement attachées à la Grande-Bretagne, 91% affirment la même chose pour leur région et 78% montrent un intérêt à s’intégrer dans la vie britannique. Pourtant, certains résultats sont plus inquiétants. Le sondage de l’ICM indique que 39% des musulmans britanniques pensent que les épouses devraient toujours obéir à leurs maris, et près d’un tiers (31%) disent qu’un homme musulman britannique ayant plus d’une femme serait acceptable. De telles idées peuvent sembler sans pertinence dans la société britannique d’aujourd’hui, où le droit prévaut sur l’idéologie religieuse, mais ce sont des croyances comme celles-ci qui, si elles ne sont pas contrôlées et contestées, peuvent semer les graines de la misogynie chez les générations futures.

Alors pourquoi certains musulmans britanniques ont-ils eu plus de difficulté à s’intégrer à l’ensemble de la société britannique ?

Le principal facteur à l’origine de cette difficulté peut être le manque flagrant de diversité au sein de la communauté. Actuellement, les musulmans britanniques représentent 4.4% de la population totale, ce qui représente environ 2.8 millions de personnes. Sur ce nombre, 2.3 millions s’identifient comme sunnites, et près de la moitié (44%) d’entre eux s’identifient comme Deobandi. En outre, les Britanniques pakistanais constituent le groupe musulman le plus important du Royaume-Uni, avec 1.2 million de personnes, dont la plupart ont des racines ethniques dans deux régions distinctes du Pakistan : celui de Mirpur et du Pendjab.

Toutes ces informations démographiques montrent que la grande majorité des musulmans britanniques s’identifient tous à une histoire et à une vision du monde très spécifique et qu’ils sont façonnés par celle-ci. Cela conduit à une représentation disproportionnée de cette sous-culture particulière lorsque nous examinons les « musulmans britanniques » en tant que communauté. Cela met également en évidence les attitudes réactionnaires qui sont plus susceptibles de se développer dans l’ensemble de la communauté lorsqu’un groupe ethnique particulier domine les débats.

Lorsque des facteurs tels que les opinions religieuses ou ethniques sont trop diversifiées pour avoir des idées en commun, les communautés cherchent d’autres façons de s’unir. A titre de comparaison, regardons le cas des Etats-Unis. Les musulmans étasuniens viennent de divers milieux et, selon un sondage de Gallup réalisé en 2009, sont l’un des groupes religieux les plus divers sur le plan racial aux Etats-Unis. Il semblerait qu’en raison de leurs vastes différences idéologiques et raciales, les musulmans étasuniens se seraient regroupés autour d’une caractéristique commune : être américains. En acceptant leur diversité, les musulmans étasuniens ont en fait enrichi et solidifié l’empreinte de leur communauté sur le pays.

Les musulmans étasuniens se trouvent aux Etats-Unis depuis sa création et sont présents dans tous les secteurs de la société, que ce soit des vendeurs de journaux, des femmes au foyer ou des comptables, pour ne citer que quelques exemples. Ils sont également des notables tels que des blancs convertis à l’islam comme George Bethune English ou Alexander Russel Webb. Un pourcentage important de musulmans étasuniens sont des afro-américains, descendants de musulmans africains esclaves, qui ont constitué jusqu’à 30% des esclaves amenés aux Etats-Unis à l’époque coloniale. Ainsi, les musulmans étasuniens ont été intégrés et enracinés dans tous les aspects de la culture et de la société américaine. L’histoire de cette communauté offre des leçons importantes sur la résilience et fournit des perspectives qui peuvent servir de modèle à leurs coreligionnaires dans le monde entier.

Suite à l’immigration en provenance des communautés sud-asiatiques et arabes, la communauté musulmane, selon le département d’Etat étasunien, se compose actuellement de 34% d’origine sud-asiatique, 26% d’origine arabe, 25% d’origine afro-américaine et 15% d’autres origines. Immédiatement, cela offre une description beaucoup plus équilibrée et aucun groupe ethnique ne semble dominer les autres.

Selon un rapport de l’Institut de la paix aux Etats-Unis, la communauté musulmane étasunienne est « diverse de toutes les manières possibles ». La diversité des organisations musulmanes étasuniennes « fournit un grand nombre de voix s’exprimant sur des questions telles que le terrorisme, la démocratie, la promotion de la paix et les droits de l’homme ». Les musulmans étasuniens « ne voient pas de contradiction entre l’islam et des idéaux comme la démocratie, le pluralisme ou l’activisme politique » et « soulignent l’importante l’introspection et de l’éducation par rapport à un patrimoine islamique plus large ». Le rapport poursuit en affirmant que « le dialogue interreligieux a pris une place de premier plan dans les agendas de nombreuses organisations musulmans étasuniennes, démontrant la conviction de l’instauration de la confiance, de la paix et de la réconciliation comme voie vers des relations interreligieuses harmonieuses aux Etats-Unis ».

Ce que la communauté musulmane étasunienne offre est un prototype de la potentielle façon dont les communautés et les idées peuvent trouver un terrain d’entente, tout en respectant et en tenant leurs différences. L’histoire musulmane étasunienne, bien que loin d’être parfaite, peut fournir des leçons vitales aux musulmans britanniques et européens. Au lieu de considérer les divergences d’opinion comme une menace pour le statu quo établi, nous devrions inviter à débattre et à dialoguer dans nos mosquées, nos quartiers et nos maisons afin de renforcer notre identité collective.

Pour de nombreuses communautés musulmanes occidentales, Londres, Birmingham, New-York et Chicago sont les seuls endroits qu’ils connaissent, que ce soit parce qu’ils sont arrivés dans ces villes par la force à la suite de la commerce mondiale  des esclaves ou par le biais de lois sur l’immigration permettant l’entrée dans les démocraties pour échapper à la persécution ou aux difficultés économiques. Ces communautés doivent se déléguer la tâche de partager leurs expériences collectives et d’apprendre les unes des autres pour cultiver des solutions qui répondront à leurs réalités émergentes et, ce faisant, elles pourront devenir leurs propres sauveurs.

Par Muhammad Fraser-Rahim, Directeur exécutif, Quilliam North America et Muna Adil, chercheuse à Quilliam UK.

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